Elysium. Dommage.

En 2151, la Terre est plus que jamais divisée entre les pauvres, restés sur une planète surpeuplée et victime d’une urbanisation démesurée puis laissée en ruine, et les riches, partis s’installer sur une station spatiale du nom d’Elysium pour « préserver leur mode de vie » à l’écart de tous. Max, la trentaine bien entamée, travaille à la chaîne dans une usine géante et reçoit une charge mortelle de radiations qui ne lui laisse plus que cinq jours à vivre. Un scénario prometteur qui déçoit beaucoup faute de développer ses idées.

Il y a finalement beaucoup à dire de l’idée de départ d’Elysium, qu’il faut pour commencer qualifier de très séduisante. D’abord, le contexte d’anticipation se veut très réaliste (même si un peu catastrophiste). La Terre est polluée comme jamais, mais l’air n’est pas non plus irrespirable. Le monde entier semble avoir sombré dans la pauvreté. À Los Angeles, conformément aux prédictions contemporaines, l’essentiel de la population parle l’espagnol en plus de l’anglais. Des vues aériennes nous dépeignent la ville comme plus étendue que jamais ; mais le centre-ville aux gratte-ciels géants est en ruines, les immeubles de la ville entière ont été grignotés par le temps et l’hygiène ne semble plus être au centre des préoccupations.

C’est dans ce contexte de pauvreté généralisée que l’on rencontre Max (Matt Damon), ouvrier au passé lourd comme ce film : éduqué par des sœurs (orphelin, on suppose), un amour d’enfance est le point central autour duquel il semble avoir construit sa personnalité. Devenu honnête travailleur, il a pourtant été un voleur de voiture multirécidiviste. Ce bon héros, ancien bad boy, voit donc ses souvenirs d’envie de gagner Elysium ressurgir à l’occasion de la rencontre de Frey (cet amour d’enfance dont la fille mourante ne pourrait être soignée que par les machines médicales qui se trouvent… sur Elysium), infirmière qui lui bande le bras après une injustice causée par les méchants robots policiers.

Sur Elysium, une maléfique ministre de la Défense (Jodie Foster) prépare son coup d’Etat face à un Président ramolli du ciboulot : elle fait appel à des mercenaires et défie l’autorité présidentielle en permanence pour préserver l’entre-soi élysien : voilà le décor planté – qui prend un certain temps à l’être dans le film également.

Le reste du film constitue une suite quasi-ininterrompue de scènes d’action peu intéressantes pour permettre à nos « héros » d’atteindre Elysium et mettre fin au contrôle de l’élite sur l’ensemble de la société. On conserve une façon de voir les choses très manichéenne sans tenter d’en trop dévier : il ne s’agirait pas de perdre le spectateur.

Quelques points auraient mérité approfondissement tant les d’idées étaient exploitables qualitativement. La question de la ségrégation socio-spatiale ici poussée à l’extrême, était en réalité crédible dans le contexte qui est pris de la ville de Los Angeles où se développent toujours plus de « gated communities », ces morceaux de territoire fermés et voués à un entre-soi des élites. Pourtant le film, qui semble vouloir faire de ce thème sa thèse principale ne touche que très légèrement la surface du problème sans jamais sembler vouloir en faire plus grande question.

Dans la même veine, la question de l’accès aux soins, de la violence policière, de l’autoritarisme font écho à de nombreux problèmes contemporains sans pour autant réussir à tirer le film vers le haut.

On ajoutera d’autres regrets : malgré un réalisateur qui sait ce qu’il veut faire de l’image, l’ensemble paraît relativement insipide et assez peu novateur. Pas de grandes nouveautés dans les effets spéciaux ni dans l’imagination des technologies. Sauf une mais qui conduit encore à une déception : une sorte d’exosquelette permet des combats plus intenses et une augmentation de la force virilisante de ceux-ci. Mais l’objet n’est encore utilisé que de façon anecdotique, tuant dans l’œuf toute sa capacité scénaristique.

Elysium, c’est donc un film lancé sur de super bonnes idées et qui pouvait promettre à de bien meilleurs résultats. Néanmoins l’ensemble a été relégué trop rapidement, et c’est le blockbuster commercial aux combats insipides et aux clichés de scénarios d’action déjà vus mille fois qui l’emporte sur les nombreuses originalités d’un film qui avait un potentiel pourtant réel.

Quelle horreur, enfin, de voir Matt Damon définitivement devenir une sorte de Bruce Willis fantoche, perdu dans un jeu convaincant par nature mais corrompu par le script.

Pacific Rim, l’explosion visuelle

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Une fois de plus, il faut sauver le monde. Dans Pacific Rim, de Guillermo Del Toro, de dangereuses créatures géantes menacent de détruire toute vie sur Terre : pour se défendre, de braves Américains pilotent des machines de guerre gigantesques. Action, effets spéciaux, science-fiction et anticipation à tout-va : un cocktail pourtant réussi.

Le monde est en danger : dans un futur proche, les « Kaijus », sortes de dinosaures des mers, ont réussi à passer à travers une espèce de brèche intersidérale qui leur permet de s’introduire un à un dans le Pacifique et d’aller détruire les villes installées sur les côtes de celui-ci (pelle-mêle : Tokyo, Hong-Kong, Sidney, Los Angeles, l’Alaska… ah non, pour ce dernier lieu, un simple bâteau de pêcheurs était en jeu).

Il faut donc réagir : les armées du monde entier s’unissent pour développer des « Jaegers« , des robots aussi grands que les monstres à combattre, équipés de moultes armes destructrices et qui nous fourniront donc à coup sûr de beaux effets spéciaux dans les combats (le canon à plasma, particulièrement impressionnant, par exemple).

Voilà, c’est un peu tout ce qui est à retirer du synopsis de ce film d’action à l’apparence très basique et qui pourtant surprend de plusieurs façons. Le prisme par lequel est abordée l’histoire est celui du jeune et musclé (blond, beau, etc) Raleigh Becket (Charlie Hunnam) qui, avec son grand frère, est un pilote-star de Jaeger. Racontée en voix off par Raleigh, l’histoire de l’apparition des Kaijus est dite un peu rapidement et on aurait su apprécier que l’on s’attarde sur cette partie de la narration. L’idée était pourtant là, en germe : montrer comment de tels événements ont pu affecter les modes de vie de toute la planète, le traitement de l’information, de nouvelles façons de consommer… Elle apparaît d’ailleurs en filigrane, mais trop légèrement, et c’est à regretter : on aurait du y consacrer plus de temps, quitte à sacrifier quelques scènes d’action.

Du reste, impossible de le nier, ce sont les scènes d’action qui font le film. Il faut concéder cela à Del Toro : le travail produit est extraordinaire de ce côté. Les combats entre Kaijus et Jaegers sont, comme eux-mêmes, surdimmensionnés. Quoi de plus jouissif que cette scène où, dans un Hong-Kong partiellement détruit, Raleigh aux commandes de son Jaeger utilise un bâteau porte-contener comme substitut à une barre de fer pour détruire le Kaiju qui l’attaque ? Ca détonne de tous les côtés, ça se tape, ça souffre, ça explose de son et de lumière, et pour un résultat spectaculaire !

Un jeu intéressant (qu’il aurait là aussi été approprié de développer) est produit sur l’utilisation des souvenirs et la double commande : il faut en effet être deux pour piloter un Jaeger et cela suppose que chacun des deux pilotes se plonge dans le cerveau et la mémoire de l’autre. La symbiose qui est à supposer de cet état tout de même particulier est laissée à l’imagination ; quant à la navigation dans les souvenirs, dont on pourra voir qu’elle peut être dangereuse, elle n’apparaît que comme un élément accessoire de la narration, alors que le traitement du souvenir est souvent un procédé cinématographique pertinent. Mais il peut aussi être un écueil à éviter, et sur ce point, le réalisateur n’a pas pris de risque, ce qui ne gâche pas non plus le film.

Restent ensuite une bonne partie de stéréotypes du blockbuster estival : la nécessaire histoire d’amour, l’histoire de vengeance, les souvenirs enfouis, les souffrances cachées, les orgueils blessés… Mais qui ne gâchent rien tant on s’amuse devant le film.

En somme, Pacific Rim, c’est deux heures d’action quasiment ininterrompue pour un plaisir coupable de voir toutes ces machines de guerre se taper dessus dans un cadre esthétisant plutôt bien réussi. Il n’y a rien à penser, mais tout à regarder. Un blockbuster qui, en soi, produit ce qu’on attendait de lui : du divertissement.

Partir en vacances dans le mobile-home de François Pirot

Au coeur d’un été singulièrement atone au niveau des sorties cinématographiques s’est distingué le très jeune et frais Mobile Home de François Pirot. Un film qui n’a jamais cherché à égaler les blockbusters pourris de cet été mais qui ressort gagnant, de très loin, grâce à sa capacité à nous faire attendre, toujours attendre.

Mobile Home est l’histoire d’un départ. Deux potes, Simon et Julien se retrouvent dans leur ville natale – une sorte de zone périurbaine paumée au milieu d’une France en déficit – et se prennent quelques verres, ceci avant de partir en rando dans des paysages vallonnés et d’y ressentir le besoin de partir.

Partir, c’est l’idée centrale et obsédante qui dure toujours. Simon était parti à la ville avec sa copine, une relation sérieuse : le retour chez ses parents lui semble insoutenable. Julien n’a semble-t-il pas connu beaucoup plus que son père malade dont il fallait s’occuper, ce qui l’obligea alors à rester au village ; aujourd’hui guéri, plus rien ne le retient. C’est une situation de vide que traversent les deux personnages et que l’idée du départ voudrait venir combler. Julien se range à l’idée de Simon, faire leur départ sur les routes en camping-car, et le film peut commencer.

Mais non. Problèmes techniques à 10 km du domicile familial. Il faut travailler pour payer les réparations du camping-car. Simon rencontre une femme : on reste. Julien rencontre une femme : on reste. Dès qu’on peut, on retourne chez papa-maman pour tenter toujours plus de s’émanciper du côté de Simon, par amour du père chez Julien. Et lentement, le film bascule dans l’attente.

On attendra pendant toute l’histoire qui nous est contée. Parce qu’en fait, François Pirot ne cherche pas à nous raconter un départ, mais l’attente d’un départ qui n’est là que pour combler une période de rien chez deux jeunes hommes qui n’ont pas d’illusions sur ce que la vie normale a à leur offrir. Un rien, un vide matérialisé par des espaces entre-deux : parkings, plantation de sapins, garage. Des lieux de passage, on l’on s’arrête rarement pour longtemps, et où il faut prendre le temps d’attendre que ça passe. Et de réaliser le caractère mélancolique d’une vie, et du film. Mais film drôle aussi. Poignant quand il le faut, jamais dans l’excès. Ce qui mène d’ailleurs à trouver au départ le jeu d’acteur un peu faux au début : et puis on se rend compte en fait que ces deux acteurs jouent si bien, imitent avec tant de talent la vie réelle, et qu’on en a si peu l’habitude, que cette impression vient en fait du réalisme avec lequel Arthur Dupont (Simon), en musicos avorté que l’on retrouve dans son personnage, et Guillaume Gouix (Julien) en vrai-faux timide / vrai-faux suiveur, dépeignent tels des rochers en cours d’érosion la tentative universelle de chacun de remplir sa vie d’événements signifiants.

Et d’échapper à la mélancolie. Résultat, une tension quasi-constante relâchée quand c’est nécessaire par un humour fin et la contemplation de la nature (elle même trop-plein ou vide événementiel…). Les liens familiaux et amicaux dans la petite ville y sont examinés à la lueur, dirait-on, du bon-vouloir des personnages de Julien et Simon. On n’a pas vu de l’été d’autres films notables tellement la puissance flegmatique de Mobile Home les a surpassés.

Un Français sur cinq a mal voté

Aujourd’hui était le premier tour de l’élection présidentielle de 2012. La surprise a été créée par les électeurs, qui, et c’est ce à quoi nous allons nous intéresser, ont voté de façon assez massive pour le Front National. Marine Le Pen et son parti ont récolté 20% des votes, soit 1 électeur sur 5, soit 6,5 millions d’entre eux en prenant en compte l’abstention. Un telle massivité du vote ne peut qu’amener à se demander : pourquoi ? Tentons de réfléchir à la raison pour laquelle ce vote a eu lieu, en sortant de la stigmatisation de ces électeurs.

Parce qu’il n’est pas raisonnable de penser qu’un cinquième des électeurs à choisi le FN pour ses valeurs d’extrême droite, à savoir un racisme inscrit dans ses fondements originels, et plus largement des idées réactionnaires qui voudraient faire reculer la France aux années 1950 voire antérieures.

Cette crise qui attaque la France entière depuis 2008 a asséné un coup assez sérieux à tous les citoyens. Ces dernières années, en France, on perd son emploi, on voit ses opportunités se réduire en même temps que sa capacité à vivre de façon décente – ou, en mots politiques, on assiste à la baisse faramineuse de son pouvoir d’achat. Laissons de côté le socle électoral du FN qui adhère fondamentalement à l’idée que tout le mal de la Nation nous vient de l’étranger pour regarder vers les électeurs qui ont peur, ces citoyens qui réclament une assurance pour les années à venir et pour leurs enfants.

Si ces personnes-là ont tant voté pour le Front National aujourd’hui, c’est qu’ils sont effrayés des conséquences de la politique libérale menée en France depuis maintenant de très nombreuses années. C’est-à-dire qu’ils rejettent l’enrichissement des plus riches, et l’appauvrissement de toutes les autres classes de la société. Ils ont trouvé dans le programme du Front National cette réaction qui leur va si bien. D’abord parce qu’elle trouve un bouc-émissaire : l’étranger. Ensuite parce qu’elle trouve une solution contre ce bouc-émissaire : fermer les frontières, n’accorder le privilège de faire partie de la société qu’à ceux qui font déjà partie de la nation, et n’en garder aucun autre.

Un autre élément séduisant de ce programme, c’est qu’il ne souffre finalement d’aucune dérive populiste quand il propose de redonner en partie le pouvoir à un peuple qui, lui,  souffre, par l’entremise de l’Etat et de ses dirigeants. Les électeurs du Front National rejettent la domination des riches sur la société, ils ne veulent pas des dérives oligarchiques de la politique actuelle. Cette fermeture et ce protectionnisme pour lesquels ils votent, c’est le refus d’être laissé de côté au profit d’une minorité.

Ainsi, ne peut-on pas penser que ces « électeurs flottants » qui ont voté pour le FN aujourd’hui rêvent davantage de justice sociale que de la fermeture de la France ? La fermeture, le protectionnisme est une solution avancée par ce parti, un moyen de la justice sociale. Les Français reconnaissent et acceptent qu’ils doivent travailler pour faire partie de la société ; mais ils n’estiment pas juste qu’on les empêche d’avoir les mêmes droits que ceux qui sont mieux nés, ou qui ont eu plus de chance.

Peut-être ces électeurs ne veulent-il en fait que l’égalité avec les autres. Certes une part d’individualisme s’y cache : il s’agit de penser que moi, je dois avoir les mêmes droits que les autres. Le vote pour le FN n’est pas un vote pour posséder plus de puissance sur les autres : c’est plutôt un vote désespéré, un vote manipulé par un parti à la rhétorique trop bien entraînée qui a trouvé des bouc-émissaires pour une solution à court terme. Mais voilà, la solution n’est pas la bonne. Ce sursaut d’individualisme pour lequel peut passer le vote FN s’inscrit finalement dans une logique de groupe : c’est un repli sur la Nation, une entité de rassemblement, du nombre qui réchauffe. Ce que ces électeurs veulent, c’est pouvoir vivre correctement en société : et la peur de l’étranger, qui n’est que la peur de l’Autre dans le fait qu’il se trouve en dehors du Moi qui, politiquement, s’inscrit dans la Nation, n’existe que parce que la rencontre avec celui qui vient de l’extérieur du groupe est toujours un instant qui me fait peur avant, finalement, de m’enrichir : les instances dirigeantes du FN en profitent pour détourner la pensée de personnes qui ne veulent qu’une chose, l’égalité, parce qu’elles se trompent d’idées, qu’elles refusent de dépasser cette peur irrationnelle.

Et si, finalement, le vote FN était un vote de gauche ? Un vote qui exprime une protestation contre le manque d’égalité subi aujourd’hui ? Ces électeurs sont avant tout contre le libéralisme et, en cela, contre la droite de ces dernières années. Ils sont contre l’oligarchie financière qui maîtrise trop bien la société. Ils souhaitent un retour à des mesures qui rétabliront la bonne marche de la société vers un progrès qui favoriserait avant tout l’égalité entre les citoyens.

Ainsi, les 20% des suffrages que recueille le Front National ce 22 avril ne sont pas entièrement, loin de là, des votes qui adhèrent à ses idées. C’est un vote populaire qui a peur de la façon dont la société est aujourd’hui administrée et exige qu’on revienne à l’humain ; qui veut de la justice ; qui veut de l’égalité. C’est un vote avant tout social. C’est un vote qui devrait revenir à la gauche, parce que c’est un vote de gauche ; mais un vote de gauche qui s’ignore.

Chronicle, le seul et unique film des vacances de février

Andrew (Dane Deehan), Steve (Michael B. Jordan) et Matt (Alex Russel)

Pour un premier film, Josh Trank ose le filon super-héros. La bande-annonce était alléchante, et le film tient ses promesses. Solidement construit, il raconte l’histoire de trois potes de lycée dans un coin paumé de l’Etat de Washington qui, au contact d’un cristal luisant et coloré, acquièrent des pouvoirs télékinésiques.

Le principal protagoniste, c’est Andrew Detmer, un ado de 17 ans pas très à l’aise dans ses baskets et qui semble s’assumer en tant que tel. Comme il se considère lui-même comme ayant un devoir d’originalité, de démarcation, il décide de se balader partout avec sa grosse caméra semi-professionnelle, une petite coïncidence scénaristique qui va permettre de justifier la technique : le « found footage movie » genre Projet Blairwitch. Encore meilleur, le réalisateur se permet l’astuce ultime grâce aux superpouvoirs des trois compères : une caméra malgré tout assez souvent flottante, parce qu’ils peuvent la faire voler !! L’accompagnent son cousin, beau gosse pseudo philosophe de sa propre initiative, et le mec populaire du lycée, noir (notez-le pour la suite) et super riche, joueur de football, etc.

Le found-footage était franchement un défi : contaminer le cinéma jusqu’au film de super héros, quand même ! Mais un défi qui est réussi. Il permet ces scènes de la vie quotidienne d’Andrew qui font peut-être plus de sens que les scènes dans lesquelles l’intrigue avance. La caméra est utilisée pour développer la psychologie de celui qui la tient. Un habile jeu de miroirs est souvent mis en place quand on a besoin de voir tous les acteurs, et le film prend en ce sens une première distance avec le « classique » champ – contre-champ qui commence à ennuyer tout le monde. Et puis avouons-le tout de suite : c’est jouissif de voler dans les airs directement à partir du bras (qui tient la caméra) d’Andrew, d’y voir ce qu’il y voit, et même d’être, lors d’une chute vertigineuse très réussie, transporté soi-même dans l’objet-caméra jusqu’à être rattrapé de justesse et avec violence par Andrew.

Mais je m’éloigne du scénario qui, lui-même, est plutôt original : trois mecs lambda se découvrent des pouvoirs par hasard (bon…) et commencent à les utiliser pour s’amuser, pour emmerder les autres, pour se venger ou jouer des tours à des petites filles pour rigoler. Parce que le premier objet du film est là : on est avec trois garçons qui, à l’origine, cherchent à s’amuser (c’est à une soirée que tout commence), et l’humour ne quittera jamais vraiment le film. Blagues sur les noirs déjà au début : quand Steve s’amuse avec la voiture il s’auto-victimise ; et quand il est tué par Andrew, d’une façon absurde et avec un enchaînement extrêmement brutal avec son enterrement et des filles qui pleurent à chaudes larmes, on ne peut que penser : ce sont toujours les blacks qui partent les premiers.

En matière d’enchaînement brutal, le film ne fait pas dans la dentelle grâce à des scènes qui sont très coupées (found footage oblige, au moins pour le style) et semblent suivre le bon vouloir du personnage principal – ou de ce que le réalisateur a jugé utile, plutôt, ce qui peut être dommage. Mais surtout, l’enchaînement d’une première partie de « guérison » d’un Andrew dépressif grâce à ses nouvelles amitiés et ses pouvoirs surtout, à une phase de dégradation violente puis de destruction totale à la mesure de la folie d’Andrew se fait sans vraie transition si ce n’est la colère apportée par l’agression par un père auquel le film semble vouloir faire porter toute la tragédie. La deuxième partie du film, quoiqu’un peu longue (une vingtaine de minutes) est tout de même une magistrale séquence de destruction de Seattle qui laisse admiratif.

En bref, Chronicle, c’est fin, très très fin pour un genre éculé (super-héros) qui utilise une technique éculée mais justifiée par les besoins de la narration et pour donner une vraie-fausse substance à son personnage principal. Le film est toujours à la limite du blockbuster, à la limite du film d’auteur ennuyeux, à la limite de la comédie de bon-vivants, et parce qu’il effleure de nombreuses sensibilités, du teen-movie sensible à la grosse bataille dans le ciel de nerd, il attire, fascine, et finalement convainc.

La Polisse des mineurs ambiance Belleville

Comment critiquer Polisse, prix du Jury à Cannes? A première vue c’est une manœuvre risquée. Le film donne le cadre dès le premier plan ; dès la bande-annonce, en fait. On va suivre la brigade de protection des mineurs – enfin, une reconstitution – de Belleville à travers un certain nombre d’affaires. La brigade en question (BPM, pour les initiés), ce sont plusieurs personnes ; à travers elles, plusieurs personnalités. On passe de la vie de l’un des membres à celle d’une autre, et puis on retourne aux affaires scabreuses dont elle a le rôle de s’occuper. Section particulière de la police parisienne, elle a une vie quelque peu différente, avec des horaires contraignants mais surtout la nécessité, un peu supérieure à ce qu’un humain peut supporter, de faire face au récit d’actes qui semblent à M. Lambda tout à fait improbables, mais surtout immoraux.

Vouloir trouver un défaut à Polisse, c’est rechercher une erreur dans la narration. Peut-être la réalisatrice, Maiwenn, a-t-elle un peu trop tiré sur le cordon de la vie personnelle des membres de la brigade… au point d’en diminuer le sérieux et, surtout, d’user ce cordon, qu’on souhaite vouloir abréger parfois. C’est surtout le cas avec le personnage de Joeystarr, Fred… Infatigable bon flic, qui ne supporte pas qu’on puisse faire de telles horreurs à des êtres si impuissants, ces mineurs innocents et insouciants. « C’est pas juste » l’entend-on crier. Parce que crier, il le fait beaucoup : c’est le dur à cuire, c’est le mâle dominé de la troupe, par un autre plus gradé, mais qui aspire à devenir le dominant. On se serait passé du gros pathos que nous inflige ce personnage plus qu’attendu, aucunement original et peut-être, pour cela, facile à jouer pour Joey le repenti. Polisse en pâtit.

Pourtant, combien le niveau est relevé par un cinéma autrement différent que celui dont on a l’habitude ! Polisse montre ces situations devant lesquelles on ne saurait quoi faire : un viol d’une enfant de six ans là, une ado qui se prostitue pour un portable ici, un grand-père incestueux, etc. Des situations qui provoquent terreur et pitié, et forcément cathartiques : on permet au spectateur d’entrer dans le film par deux moyens très efficaces. L’oeil extérieur d’une photographe branchouille d’un côté ; de l’autre, l’observation de la vie courante des membres de la BPM. Maiwenn nous accroche sans trop en faire, en marchant sur des oeufs mais sans jamais tomber dans le cliché.

Ce qui fait tout l’art de Polisse, c’est sa capacité à rire de lui-même. Son titre en est l’annonce ; en fait, le film est rempli de gags, suffisamment fins pour permettre à toute la salle d’en rire, suffisamment drôles pour rappeler qu’il s’agit d’une narration et non d’un documentaire. Mais le film va plus loin… Le rire est ici toujours lié à une situation loufoque en rapport avec les enfants. Une mère annonce qu’elle « branle » son fils de 2 ans ; une autre fille provoque un fou-rire intense parce qu’elle ne semble pas réaliser qu’elle s’est prostituée. On rit, et puis on réalise, on se dit « j’ai ri, c’est drôle, mais j’ai ri à propos d’un événement affreux » et le malaise s’empare de nous. Un malaise qu’on ressent à chaque fois que l’on rit pendant Polisse. Confronter le spectateur à cette contradiction profonde, ou connivence tacite, entre absurdité et amoralité est un coup de génie.

Ce ne sont pas les acteurs qui démentissent la qualité du film. Jérémie Elkaïm est parfait dans le rôle du petit intello de la bande, et Marina Foïs est magistrale en femme molle-dure. On ne sait pas si son personnage se mortifie à cause des affaires, ou si elle avait déjà un problème, mais c’est elle qui est atteinte le plus profondément, le plus durement par toute une réalité cachée aux autres.

Polisse, pas si violent que la rumeur le prétendait, touche beaucoup, parce qu’il est réalisé et narré quasi-parfaitement. Et pour les nostalgiques de P.J., on y retrouve une ambiance familière, celle du quotidien de la police, mais surtout des quartiers populaires du Nord parisien, qui n’est pas pour déplaire.

Le 11 septembre de la tehon

Billet d’humeur.

Qu’est-ce qui s’est passé le 11 septembre 2001 ? Tout le monde le sait. Qu’est-ce qui s’est passé depuis ? Plein d’autres choses. Les guerres en Irak, Afghanistan, Pakistan par extension, tout le monde sait ça. Tout le monde connait aussi les polémiques autour de ces événements, on va essayer de ne pas (trop) revenir dessus.

Alors, que s’est-il passé le 11 septembre 2011 ? Voilà qui nous concerne davantage. D’abord, la cérémonie à Ground Zero, en présence de GW Bush et d’Obama… Ceux-ci ayant opéré une pirouette assez marrante en soi : le discours de Bush, plus que de citer, reprend la structure d’un vieux machin d’Abraham Lincoln, ce qui est réservé aux Démocrates en exercice habituellement. Obama, lui, a choisi de la faire American lower people à fond avec des « God bless America » un peu partout… pratique bushienne au possible, sinon républicaine tant qu’on le veut. Et les médias précisent qu’ils se tenaient derrière une vitre blindée – en plus d’être d’une importance capitale, on peut relever l’info comme signe d’une peur encore assez forte de l’attentat. Deux présidents qui, donc, intervertissent leurs discours, et un Obama qui s’efface un peu au profit du terrible George W : signe de renoncement ? Laisser au Président de la guerre, au Président de la torture, au Président du Patriot Act, tant de visibilité médiatique quand celui-ci avait presque disparu depuis 2008, ne peut apporter qu’une seule information : bien que voulant faire figure d’unité et de force, les États-Unis offrent au monde un triste spectacle dans lequel on veut essayer de sauver ce qui peut l’être. Autrement dit, donner à Bush l’opportunité de faire ce discours, c’est faire une sorte de démonstration de force en rappelant que la guerre, c’est les États-Unis : « on est encore les meilleurs… militairement ».

The Independent titrait dimanche « The Lost Decade » et il a bien raison : dix ans d’une guerre qui n’aura fait, ou presque, que tuer des hommes, aux Etats-Unis comme ailleurs, soldats mais surtout civils ; dix ans qui ont tué la crédibilité du pays en matière de politique extérieure. Et surtout, ce sont dix ans de guerres financées à grands coups d’endettement : un cinquième de la dette américaine est due à ces guerres… qui ont donc une influence aujourd’hui encore bien forte sur l’économie américaine d’une part, et l’économie mondiale d’autre part (faut-il rappeler le séisme provoqué par la dégradation de la note des États-Unis?). Pour certains, le 9/11 n’a pas changé grand chose aux Etats-Unis ; pour d’autres, la « période anti-terrorisme » est terminée depuis la mort de Ben Laden, et pourtant, les transformations engendrées dans la mentalité des Américains perdurent – et perdureront – et l’on parle du 11 septembre comme d’ « un jour qu’il faut craindre davantage qu’il faut s’en souvenir » (Herald Tribune). Et dans la mentalité de tout ce qu’on appelle l’Occident, d’ailleurs : je n’ai jamais autant crains pour ma vie que quand un mec a oublié son sac (finalement rempli d’ordures) à coté de moi dans le métro. C’est sans même parler de la mort de Ben Laden, qui fut célébrée aux Etats-Unis, mais aussi par les médias du monde et notamment en France – faut-il fêter la mort de son ennemi ? Obama, et avec lui le peuple américain, répondent oui : « Justice has been done » annonce le Président le 2 mai dernier.

Mais ce 11 septembre 2011 était aussi l’occasion de revenir sur les victimes des conflits engagés par les différents Etats et qui en découlent directement. Bien plus de personnes civiles ou militaires sont mortes en Irak et en Afghanistan que dans les attaques du 11 septembre : 5 000 soldats de la coalition, 100 000 civils en Irak, pour donner un ordre de grandeur. Torture, mensonges des gouvernements, morts, ça fait un moment que ces guerres sont devenues bien glauques. A défaut de savoir lutter correctement contre un concept, on a renversé les gouvernements de deux pays, et la disposition des forces encore en exercice en Afghanistan encouragerait presque cet état de guerre permanent et la guérilla menée par les Talibans. Le 11 septembre, pour tout ce qu’il a impliqué, n’est plus seulement un jour de deuil mondial (ce qu’il faut néanmoins respecter comme tel), il est terminé le temps du « We all are Americans/New-Yorkers », c’est aussi un jour de honte internationale. Des deux « côtés ».

God bless America